🔍 Le dĂ©fi de la transition gĂ©nĂ©rationnelle

20/05/2022
Analyse 🔍 Le dĂ©fi de la transition gĂ©nĂ©rationnelle, millenials, zoomer, digital native

[ANALYSE] Une jeune gĂ©nĂ©ration qui toque Ă  la porte des entreprises de l’ESS, une autre qui part Ă  la retraite en masse d’ici quatre ans. Qu’est-ce que l’ESS a Ă  gagner et Ă  perdre dans le grand renversement de sa pyramide des Ăąges ? Analyse de l’impact sur le futur visage de l’ESS


« Vous savez que vous avez vraiment rencontrĂ© quelqu’un quand, aprĂšs l’avoir vu, vous ĂȘtes un tout petit peu diffĂ©rent
 Et lui aussi ! » rĂ©sume la philosophe Gabrielle Halpern. L’Economie sociale et solidaire est une vieille dame dont l’histoire a dĂ©jĂ  connu de nombreuses rencontres, voire de conflits gĂ©nĂ©rationnels qui l’ont toujours faite Ă©voluer. Les frottements persistent encore entre l’entrepreneuriat social qui Ă©merge dans les annĂ©es 90 et l’ESS hĂ©ritĂ©e de la pensĂ©e de Charles Gide du XIXe siĂšcle. Et les boomers d’aujourd’hui se souviennent de la bataille entre anciens de l’Economie sociale institutionnalisĂ©e et la jeune garde de l’économie solidaire des annĂ©es 70 et 80. De celle-ci a Ă©mergĂ© ce que l’on a appelĂ© ESS. Et l’émergence du social business a permis d’élargir le cercle de cette ESS par la loi de 2014, avec la reconnaissance et l’encadrement des sociĂ©tĂ©s commerciales de l’ESS aux cĂŽtĂ©s des familles associatives, mutualistes et coopĂ©ratives.

La transition gĂ©nĂ©rationnelle que s’apprĂȘte Ă  vivre l’ESS intervient dans un environnement institutionnel plutĂŽt apaisĂ©. Ces instances cherchent Ă  installer un projet politique renouvelĂ© et fĂ©dĂ©rateur, portĂ© Ă  l’échelon europĂ©en voire international et prenant en compte les dĂ©fis sociĂ©taux et climatiques contemporains (cf. article CongrĂšs ESS). Elle est marquĂ©e par deux donnĂ©es singuliĂšres.

Inverser le sens
 de la pyramide

D’une part, la question du sens donnĂ© Ă  son travail ou Ă  sa carriĂšre inonde aujourd’hui les motivations affichĂ©es des actifs et tout particuliĂšrement dans la jeune gĂ©nĂ©ration. Cette quĂȘte de sens rejaillit sur l’ESS. Selon le BaromĂštre de l’entrepreneuriat social 2021 (Opinion way, Ashoka), 64% des 18-24 ans souhaiteraient travailler dans l’ESS. Un chiffre qui augmente de cinq points en un an. Plus flagrant encore, 61% de ces jeunes souhaitent s’engager bĂ©nĂ©volement au quotidien, contre 43% en 2020.

D’autre part, le dernier Panorama de l’ESS (Observatoire national de l’ESS, mai 2022), rĂ©vĂšle que 493200 salariĂ©s de l’ESS, devraient partir Ă  la retraite d’ici 2026. Un salariĂ© sur cinq doit ĂȘtre remplacĂ© d’ici quatre ans. Nous devrions donc assister Ă  un rajeunissement profond des effectifs de l’ESS dans les prochaines annĂ©es, qui influencera inĂ©vitablement les maniĂšres de faire et de vivre l’économie sociale et solidaire des prochaines dĂ©cades.

Pour la bonne cause, mais attention !

A commencer par les conditions de travail. Chorum, qui Ă©dite Ness, est bien placĂ© pour observer la qualitĂ© de vie au travail, au travers de son baromĂštre de la QVT dans l’ESS (la prochaine Ă©dition sera lancĂ©e Ă  l’automne 2022). L’aspiration Ă  un meilleur Ă©quilibre vie privĂ©e, vie professionnelle est un fait gĂ©nĂ©ralisĂ©. Mais dans l’ESS, c’est une nouvelle donne qui contraste avec cet axiome du « c’est pour la bonne cause » qui veut que l’engagement professionnel dans une cause juste, la solidaritĂ©, l’action sociale justifierait un engagement qui dĂ©passe le seul contrat de travail. Qu’on se le dise, nos jeunes talents ont d’autres ambitions pour eux-mĂȘmes et le travail, mĂȘme engagĂ© : « TrĂšs concrĂštement, quand vous avez un professionnel au tĂ©lĂ©phone pour envisager un entretien, il va vous demander trĂšs rapidement les horaires de travail, la possibilitĂ© d’ĂȘtre libĂ©rĂ© Ă  telle ou telle heure parce qu'il a des impĂ©ratifs. Avant c'Ă©tait tabou ou cela arrivait Ă  la fin du processus de recrutement. Maintenant cela arrive beaucoup plus tĂŽt et on est de plus en plus Ă  l'aise avec cela. Ils gardent la vocation, mais avec une articulation avec leur vie privĂ©e qu'on peut entendre », explique CĂ©line Dilangu, directrice adjointe du PĂŽle social d’Arseaa une association sanitaire et sociale qui emploie 1700 salariĂ©s en Occitanie (retrouver l'intĂ©gralitĂ© de l'interview dans notre podcast "L’ESS a-t-elle les moyens de sĂ©duire les Millennials ?").

De nouvelles habitudes qu’on retrouve dans tout type d’associations, confirme Lucie de Clerck, directrice gĂ©nĂ©rale d’Entourage, une association de la social tech qui crĂ©e les rĂ©seaux sociaux pour ceux qui n’en ont pas : « Il y a une vraie guerre des talents en gĂ©nĂ©ral, mais dans l'ESS en particulier, parce que les rĂ©munĂ©rations ne sont pas trĂšs attractives. Les questions sur les horaires, les disponibilitĂ©s, l’aspiration Ă  se former sont donc trĂšs fortes. Je commence Ă  avoir des demandes de contrats en 4/5e de jeunes salariĂ©s qui souhaitent pouvoir conduire leur projet personnel en parallĂšle » (retrouver l'intĂ©gralitĂ© de l'interview dans notre podcast "La nouvelle jeunesse de l'ESS").

Donner corps au sens

L’autre exigence constatĂ©e par les recruteurs est ce besoin de retrouver le sens du projet et des missions au plus prĂšs de leur quotidien professionnel. « Nous mettons fortement en avant notre utilitĂ© sociale, parce que cette jeune gĂ©nĂ©ration est trĂšs sensible Ă  son utilitĂ© dans un collectif de travail. Ils recherchent un impact social sur la sociĂ©tĂ© », identifie StĂ©phane Pareil, le directeur gĂ©nĂ©ral de l’Arseaa. Le partage du projet associatif (qu’on peut dĂ©finir comme la dĂ©finition temporelle et traduite en actions de l’objet social de l’association) devient stratĂ©gique : « Nous avons des orientations claires et visibles sur lesquelles des jeunes peuvent s'inscrire et notamment la notion de dĂ©veloppement durable. Sur 2022 par exemple, nous avons choisi l’énergie et les dĂ©chets », dĂ©crit le directeur de l’Arseaa. La question est : comment faire vivre ce plan d’action ? « de ce point de vue nous avons stimulĂ© la mobilisation d'Ă©co animateurs constituĂ©s d'un salariĂ© et d'un usager, donc un bĂ©nĂ©ficiaire de nos services. Cette gĂ©nĂ©ration Ă  non seulement besoin d'agir, mais aussi de le faire reconnaĂźtre et savoir » (retrouver l'intĂ©gralitĂ© de l'interview dans notre podcast "L’ESS a-t-elle les moyens de sĂ©duire les Millennials ?").

L’enjeu de l’attractivitĂ© des mĂ©tiers

Mais il reste une question dĂ©licate car le sens ne fait pas tout. Les mĂ©tiers oĂč le renouvellement sera le plus fort concerne principalement ces fameux travailleurs de premiĂšre ligne dont le caractĂšre essentiel a Ă©tĂ© mis en avant durant la crise sanitaire, autant qu’a Ă©tĂ© soulignĂ© la dĂ©valorisation de ces mĂ©tiers occupĂ©s en grande majoritĂ© par des femmes : aides-soignantes, aides Ă  domicile, travailleurs familiaux
 (retrouver notre infographie "Dis l'ESS, t'as quel Ăąge ?"). Si l’ESS veut pouvoir attirer les talents, il lui faudra activer le dialogue social et, surtout, faire reconnaitre, par les politiques publiques, l’importance de revaloriser ces mĂ©tiers. Les inĂ©galitĂ©s d’accĂšs aux mesures du SĂ©gur de la santĂ©, notamment, ne sont pas encore totalement effacĂ©es malgrĂ© l'avenant 43 sur la branche de l’aide Ă  domicile. Et la grande loi sur le grand Ăąge et l’autonomie, promesse du premier quinquennat Macron, Ă  rĂ©aliser durant celui qui s’ouvre, donnera une premiĂšre occasion aux partenaires sociaux des branches de se faire entendre.

Nouveaux engagements, nouvelles solidarités

Cette transition gĂ©nĂ©rationnelle devrait se ressentir aussi sur le front de l’engagement bĂ©nĂ©vole oĂč le dĂ©sir d’engagement des 18-24 ans, mentionnĂ© en introduction, pourrait supplĂ©er la dĂ©perdition des bĂ©nĂ©voles plus ĂągĂ©s durant la crise sanitaire. Selon Recherches & SolidaritĂ©s le nombre de bĂ©nĂ©voles a diminuĂ© de 15 % entre 2019 et 2022. Selon Lucie de Clerck dont l’association Entourage communique avec les codes des Millennials via les rĂ©seaux sociaux comme Instagram et TikTok : « j'ai beaucoup entendu que les jeunes veulent agir tout de suite et ne pas s'engager dans la durĂ©e. C'est vrai, qu’il y a une crainte de manquer de temps. Et le fait de pouvoir s’engager Ă  son rythme, selon sa volontĂ© et sa disponibilitĂ©, c'est quelque chose de rassurant (
) mais, assez rapidement, les jeunes ont envie d'impact. Une fois qu'on les a attirĂ©s sur une promesse de flexibilitĂ©, on arrive Ă  les emmener sur un step d'aprĂšs avec de la structuration et plus de profondeur ».

L’ESS et les associations en particulier auront donc Ă  maĂźtriser les nouveaux codes de dĂ©clenchement de l’action bĂ©nĂ©vole chez cette gĂ©nĂ©ration qui exprime, quoiqu’il en soit, le dĂ©sir d’agir au quotidien comme l’explique ZoĂ©, en service civique Ă  Entourage Rennes (retrouver l'intĂ©gralitĂ© de l'interview dans notre podcast "Entourage, l’appli est dans la rue") : « Entourage porte ce mouvement citoyen oĂč chacun peut agir Ă  son Ă©chelle. On fait partie de cette gĂ©nĂ©ration qui a participĂ© aux marches climat, et nous avons besoin de nous sentir acteur ou actrice de ce monde-lĂ  ».

L’Appli ne fait pas le bonheur


Mais cette gĂ©nĂ©ration, nĂ©e avec le web et, pour les plus jeunes, avec un smartphone dans la main, va-t-elle aussi gĂ©nĂ©raliser la « tech » dans l’ESS ? L’exemple d’Entourage montre que si le recours au numĂ©rique est devenu naturel pour toutes ces structures innovantes (on pourrait citer aussi toutes les applis en matiĂšre de lutte contre le gĂąchis alimentaire, les marketplaces solidaires telles que Label EmmaĂŒs
), elles usent du numĂ©rique au service de l’utilitĂ© sociale qui reste leur ADN. L’appel Ă  l’immĂ©diatetĂ© de l’action, « agir vite et lĂ  oĂč je suis » aura toutefois son influence. L’appartenance Ă  une communautĂ© virtuelle ne fait pas nĂ©cessairement le mĂȘme job qu’une organisation collective de l’action. Sur ce point, le mot magique est celui de la « convivialitĂ© » qui revient dans le discours d’Entourage. En rĂ©sumĂ© le bĂ©nĂ©vole de demain doit pouvoir agir et saisir le rĂ©sultat de son action et conserver une pensĂ©e positive. Ce qui n’est pas peu face Ă  la gravitĂ© des enjeux.

Génération hybride

Pour Gabrielle Halpern, ce qui rĂ©unit l’ESS et la jeune gĂ©nĂ©ration, c’est sa facultĂ© Ă  jouer les centaures, Ă  jouer l’hybridation des enjeux, des actions, comme du travail : "L’économie sociale et solidaire est (
) un vrai mariage improbable, puisqu’il s’agit d’hybrider une logique Ă©conomique et une logique sociale et solidaire – qui a priori n’ont rien Ă  voir ensemble et semblent contradictoires. C’est l’exemple-type de contradiction qui balaie nos vieilles catĂ©gories et nos prĂ©jugĂ©s et qui nous montre que de deux choses, on peut en faire une troisiĂšme ! Ce pas de cĂŽtĂ© libĂ©rateur, c’est tout le sens de l’économie sociale et solidaire." Alors jeunes et ESS mĂȘme combat ? SĂ»rement, estime la philosophe, mais deux dĂ©fis sont Ă  relever pour une transition rĂ©ussie : « d’une part, assurer la transmission des valeurs ; d’autre part, Ă©viter un « sĂ©paratisme », une mise en retrait des personnes ĂągĂ©es sous prĂ©texte qu’elles sont ĂągĂ©es (
) L’intergĂ©nĂ©rationnel repose sur cette idĂ©e de mĂ©tamorphose rĂ©ciproque. Il va falloir imaginer des espaces, des temps, des modĂšles organisationnels pour que ces rencontres aient lieu et que les savoirs soient Ă  la fois transmis, Ă©prouvĂ©s et eux aussi, mĂ©tamorphosĂ©s".

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